Dans l'univers des Fermiers, le Fermier d'Une souffrance est celui qui récolte la douleur qui dure : pas le grand malheur qui frappe une fois, mais la peine que l'on revisite, que l'on raconte, que l'on remâche. Tirer la lame XVI ne prédit aucune épreuve. Elle dit qu'une douleur, ancienne ou présente, tient beaucoup de place dans votre vie, et elle vous invite, sans brusquer, à ne plus y retourner par habitude.
Un masque d'or qui tombe, une robe couleur de braise
Sur son portrait, il se tient droit sur un dallage mouillé, devant un soleil bas et des arches en ruine couvertes de lierre rouge. Sa tête disparaît sous un grand masque d'or, plat et pointu, en forme d'écu renversé : deux cornes courtes en haut, une longue pointe en bas qui descend jusque sur la poitrine. Au milieu, une découpe rose et violette dessine une sorte de bouche tirée vers le bas, d'où pendent deux crocs. Ce n'est pas un visage qui menace ; c'est un visage qui s'affaisse.
Le corps est pris dans une longue robe cramoisie, damassée. Aux poignets et à la taille courent des bandes magenta taillées en dents de scie. La robe s'ouvre en pointes sur deux jambes dépareillées : l'une d'or uni, l'autre rayée de chevrons rose et jaune, comme un costume d'arlequin qui aurait perdu la moitié de sa gaieté. Aux pieds, des chaussons rouges à bout recourbé. Les mains, longues et pâles, pendent le long du corps, doigts écartés et griffus, à demi ouvertes : il ne saisit rien, il attend que cela tombe.
Sur la carte, la même silhouette se dresse devant un cercle gravé, entre des vignes torses. Sur la tranche, trois mots l'encadrent : Méchanceté à gauche, Prudence à droite, Ruine sous ses pieds. Ce ne sont pas des verdicts, mais les trois pentes sur lesquelles une douleur peut glisser : se retourner contre les autres, se replier, tout laisser s'effriter.
Dans la ronde de l'Atanor (sens horaire, de la Noire vers la Blanche), il vient juste après le Fermier d'Un succès et juste avant le Fermier d'Un espoir. La douleur arrive souvent au lendemain d'une réussite perdue, et elle appelle d'elle-même l'espoir qui la suit. Son dos est jaune, comme celui de ses deux voisins : une même famille qui se fait écho.
Ce qu'il récolte : le Ba-Miel de la peine qui revient
Le premier tome des Fermiers appelle Ba-Miel l'énergie des émotions lourdes : la peur, la honte, la tristesse, la rage, le désespoir. Une énergie dense, qui persiste longtemps après l'événement qui l'a produite. Ce Fermier en récolte la part la plus stable : non pas l'éclat du choc, mais ce qui continue de couler ensuite, des mois ou des années plus tard.
Un Récolteur de terrain ne crée pas nos émotions. La perte, la blessure, la tristesse sont les nôtres, et elles sont légitimes. On peut se représenter le Fermier d'Une souffrance comme celui qui se tient simplement près de la plaie et entretient le retour : il ramène le souvenir au bon moment, il rend la vieille histoire plus facile à raconter qu'une nouvelle, il donne à la douleur le goût d'un refuge. Le livre le dit d'une phrase : la cruauté n'est pas leur moteur, le besoin l'est. Rien de personnel : il a faim, et une peine ressassée nourrit longtemps.
Il ne travaille pas dans le fracas, mais dans la répétition. Trois scènes pour l'imaginer.
Le tiroir de la commode
Un dimanche de rangement, une enveloppe glisse d'un tiroir : des photos d'une maison vendue, d'une époque où tout semblait tenir. On s'assoit sur le lit, et l'après-midi s'en va. Rien de grave : un moment de nostalgie. Le Fermier n'a rien fait tomber, mais on peut l'imaginer assis à côté, patient, recueillant la lente coulée de ce qui aurait pu être. Le lendemain, on rouvre le tiroir. Et le surlendemain.
La même histoire, à une autre table
À la pause, la conversation dérive vers ce chef d'autrefois, cette injustice ancienne. On la connaît par cœur, on sait où les autres vont hocher la tête. Il y a une douceur étrange à la raconter encore : c'est un terrain connu. Chaque répétition dépose sa goutte dans la jarre.
La lettre qu'on n'enverra pas
Le soir, on écrit dans sa tête la lettre destinée à celui qui nous a blessé. On la corrige, on la reprend une fois couché. Elle ne partira jamais, et c'est ce qui la rend inépuisable. On peut se représenter le Fermier comme le lecteur le plus fidèle de ces brouillons.
« Il est dit de vous » : la douleur, le songe et la situation
La phrase ne juge pas. Elle ne dit pas « vous exagérez ». Elle constate qu'il y a de la douleur, puis elle distingue deux formes, et cette distinction est précieuse.
Plongé dans une situation : la douleur est présente, actuelle. Une relation qui fait mal, un travail qui use, un deuil récent : une réalité à regarder en face, si possible avec ceux qui peuvent aider.
Plongé dans un songe : la douleur est surtout rejouée. La situation est finie, mais on l'habite encore, comme une maison dont on aurait gardé la clé. On y retourne comme dans un rêve, presque sans le vouloir.
Dans le langage de l'Atanor, « Il est dit de vous » désigne ce qui est récolté. La carte ne vous reproche donc pas votre peine : elle vous montre où elle est captée.
Une souffrance sur les trois axes
Amour
- Personnage soumis, souffre-douleur.
- Personnage qui critique souvent les autres : c'est son passe-temps.
- Perte.
Les deux premières phrases semblent opposées ; elles sont les deux faces d'une même douleur. Celui qui encaisse et celui qui critique portent souvent la même blessure, tournée vers l'intérieur ou vers l'extérieur. La Méchanceté de la tranche est là : non comme un trait de caractère, mais comme une peine qui déborde sur les proches. « Perte », enfin, rappelle que certaines peines d'amour sont des deuils, et qu'un deuil demande du temps, pas des conseils.
Activité
- Agression sociale et mentale.
- La prudence est de mise pour votre activité.
- Attention à ne pas vous faire rejeter à force de vous plaindre.
La carte peut désigner ici un climat dur, des mots qui blessent. Elle peut aussi conseiller la Prudence, le deuxième mot de la tranche : ne pas engager maintenant ce que l'on engagerait en meilleure forme. La troisième phrase, délicate, ne fait pas de la plainte une faute : elle observe que la plainte répétée finit par lasser ceux qui l'écoutent, et qu'on se retrouve alors plus seul avec sa peine.
Âme
- Personnage qui se sent persécuté.
- Personnage souverain.
- Personnage dépressif.
« Souverain » surprend au milieu de cette liste. On peut le lire de deux façons. Il y a celui qui règne sur sa douleur comme sur un petit royaume où personne n'entre. Et celui qui, au cœur de la peine, reste maître de lui. Quant au mot « dépressif », il mérite qu'on le prenne au sérieux, ce qui veut dire : ne pas le confier à un jeu de cartes.
Le reconnaître à l'œuvre en soi
On devine ce Fermier à ce qu'il laisse dans le corps et les habitudes. Quelques signes, à observer sans vous accuser :
- Une lourdeur dans la poitrine ou les épaules, qui revient chaque fois que la même pensée passe.
- Le regard qui tombe : les yeux vers le sol, la tête qui s'incline, exactement la ligne de son masque.
- Des phrases toutes faites : « ça m'arrive toujours », « de toute façon », « depuis que… ». Elles viennent seules et ont l'usure des galets.
- Une attirance pour ce qui rouvre : la chanson d'alors, la photo, le profil que l'on va regarder sans raison.
- Une fatigue après avoir raconté son histoire, là où l'on espérait un soulagement.
Le tome II décrit ce Ba-Miel de fond comme « une plainte intérieure permanente, jamais formulée ». Rien de tout cela n'est une faute : ce sont des réflexes, souvent installés pour de bonnes raisons. Et un réflexe, cela se voit.
Ce que la carte vous invite à faire
Lue trop vite, cette invitation pourrait sonner dur. Regardez plutôt le mot central, facilité. Le songe passé est facile parce qu'il est connu : on sait où sont les meubles. L'avenir, lui, n'a pas encore de meubles. La carte ne vous demande pas de ne plus souffrir. Elle vous demande de remarquer quand vous retournez, de vous-même, dans une pièce qui vous fait mal.
L'univers des Fermiers propose ici un chemin qui n'est ni l'oubli ni l'effort de volonté : le Troisième Miel, une émotion pleinement ressentie depuis un espace intérieur stable. La tristesse ne disparaît pas. Elle cesse d'être vécue dans le noir.
On ne chasse pas le Fermier d'Une souffrance. On ne lui déclare pas la guerre, qui serait une peine de plus. On le voit, c'est tout. Et le voir rend souvent le geste suivant un peu moins automatique. Sur cette manière de sentir sans être emporté, voir la non-réaction lucide.
Une petite pratique : noter le retour
Pendant une semaine, chaque fois que vous revisitez la vieille histoire (en pensée, en paroles, en rouvrant la photo), tracez un trait sur un papier, et posez une main à plat là où le corps se serre. Trois respirations. Pas d'analyse, pas de reproche. À la fin de la semaine, regardez les traits : ce n'est pas une note, c'est une carte. Les retours ont souvent leurs heures et leurs lieux. Savoir où l'on retourne, c'est déjà ne plus y retourner tout à fait dans le noir.
Une souffrance dans un tirage
L'Atanor ne prédit rien : la lame XVI n'annonce ni malheur ni ruine. Elle éclaire une zone sensible. Texte complet dans les 24 lames.
Dans le tirage à 3 axes. En Amour, une relation où l'un encaisse et l'autre critique, ou une perte encore vive. En Activité, un climat éprouvant, un temps pour consolider plutôt qu'engager. En Âme, une peine qui se rejoue et demande à être vue, parfois accompagnée.
Dans la Roue. Près de la Noire, elle désigne volontiers ce qui se cache au départ : la vieille douleur d'où le reste découle. Au cœur du chemin, c'est une étape, pas un lieu où s'installer. Juste avant la Blanche, son invitation devient le dernier pas : aller de l'avant, précisément là.
Avec ses voisins. Si elle sort avec Un succès, lisez le couple : une réussite qui a coûté cher, ou une peine née de ce qui a été perdu après le triomphe. Si elle sort avec Un espoir, le tirage dessine un mouvement très humain, de la douleur vers l'attente d'un mieux. C'est une belle pente, à condition de ne pas remplacer un songe par un autre.
Gardez le sourire avec lequel le jeu est tenu : une carte n'est pas un destin, c'est une lampe posée sur la table.


