Le Fermier d'Une affection est, dans l'univers des Fermiers, celui qui récolte la tendresse quand elle tourne sur elle-même : le sentiment qu'on remue, qu'on raconte, qu'on savoure, pendant que la chose à faire attend dans un coin. La carte VII de l'Atanor parle d'un cœur vaste et sensible ; elle demande seulement que ce cœur garde les yeux ouverts.
Une silhouette de pétales et de volants
On le reconnaît d'abord à sa tête, qui n'en est pas vraiment une. C'est une masse rose et mauve, bombée comme un nuage d'orage au couchant, ou comme une fleur de pivoine trop ouverte, percée de cavités d'un rose vif, de tailles inégales : deux grandes, trois ou quatre petites, groupées comme des alvéoles. Pas de bouche, pas de regard qui fixe : des ouvertures, comme un visage fait uniquement pour recevoir.
Le reste du costume prolonge cette douceur. Une longue tunique de soie marbrée, rose pâle et lilas, semée de motifs floraux presque effacés, descend en biais jusqu'aux mollets ; l'ourlet est asymétrique, bordé d'un volant framboise qui ondule comme une lèvre. Les manches sont évasées en cloche, plissées, d'un pourpre de vin, si larges qu'elles semblent faites pour envelopper quelqu'un. Il porte un pantalon framboise un peu froissé et des babouches au bout recourbé, dont la pointe s'enroule sur elle-même. Et puis, sortant de ces manches de velours, il y a les mains : longues, pâles, fines, terminées par des griffes recourbées. Toute la carte est dans ce contraste. L'étoffe dit « viens » ; les doigts rappellent qu'on récolte.
Sur la lame VII, il se tient debout au centre, bras le long du corps, entre les inscriptions de sa tranche : Occupation à gauche, Satisfaction à droite, Bien-être à ses pieds. Sa lettre est le G. Son dos est bleu, comme celui de son voisin d'après sur la ronde, Un jugement.
Dans l'ordre du tore, qui se lit de la Noire vers la Blanche, il vient juste après le Fermier d'Un danger et juste avant le Fermier d'Un labeur. Entre la peur de s'engager et le travail qui dévore tout, une chambre chaude où l'on se réfugie.
Ce qu'il récolte : la douceur en circuit fermé
Dans l'univers des Fermiers, un Fermier de lame ne crée pas l'émotion qui porte son nom. Il la trouve déjà là, comme tous les Récolteurs de terrain, et il se contente de l'orienter, de l'entretenir, de l'intensifier au bon moment. Le Fermier d'Une affection ne vous fait donc pas aimer. Vous aimez très bien tout seul. Ce qu'il cultive, c'est le moment où l'amour cesse d'être un mouvement vers l'autre pour devenir un bain dans lequel on reste.
Son miel est d'abord le Hab-Miel, le miel clair : la joie qui vient du dehors, d'un visage, d'un message, d'une présence. Le tome II le dit sans détour, et sans mépriser l'amour pour autant.
On peut se représenter sa méthode comme celle d'un jardinier de serre : il maintient la température, pour que le sentiment reste tiède et qu'on l'arrose de mots. Et comme toute joie suspendue à une condition garde une souffrance en réserve, un filet de Ba-Miel coule toujours dessous : la crainte que l'autre se lasse, le vide quand le téléphone se tait. Mais ce n'est pas sa récolte principale. La cruauté n'est pas son moteur, le besoin l'est : il a besoin que la chaleur circule sans jamais rien transformer.
La lettre à côté de la tasse
Un samedi matin, deux amies à une terrasse. L'une raconte sa rupture, pour la troisième fois de la semaine, avec des détails neufs et la même conclusion. L'autre écoute, sincèrement émue. Dans le sac de la première, une lettre recommandée qu'elle n'a pas ouverte depuis dix jours. On peut imaginer le Fermier d'Une affection penché entre les deux chaises. Il ne pousse à rien. Il savoure : la confidence est vraie, l'amitié est vraie, et la lettre reste fermée.
Le message vocal de onze minutes
Il est minuit passé. Quelqu'un enregistre un long message pour dire à un proche combien il compte, combien il regrette la dispute, combien il ressent. C'est beau et entier. Le lendemain, la conversation difficile, celle qui aurait réglé le fond, n'a pas lieu : tout a été senti. Le sentiment a remplacé l'acte. Le Fermier ramasse la chaleur de la nuit comme on ramasse des fruits tombés.
Le chat, le soir, et le dossier
Un homme rentre, le ventre noué par un dossier qu'il repousse depuis des semaines. Il prend son chat sur les genoux et reste là une heure, dans une tendresse réelle. Rien à redire à cette heure-là, sinon qu'elle revient chaque soir, exactement à la place du dossier. L'affection devient une salle d'attente capitonnée.
« Il est dit de vous » : un cœur qui déborde
La phrase commence par un compliment et se termine sur une horloge. Sensible : c'est une qualité, et la carte ne la retire jamais. Mais « perdre du temps à s'épancher », c'est autre chose. S'épancher, c'est laisser couler hors du vase ce qui aurait pu servir à arroser. Le sentiment ne va plus quelque part : il se répand.
Aucun reproche moral : l'Atanor ne dit pas que vous aimez trop. Il dit que l'émotion, parfois, vous occupe au sens exact du mot, comme une armée occupe un territoire. Relisez la tranche : Occupation, Satisfaction, Bien-être. On peut être occupé à aimer comme on est occupé à ranger : pour ne pas faire le reste.
Une affection sur les trois axes
Amour
- Personnage qui se laisse parler par son cœur.
- Personnage passionné, qui sait souffrir mais se dépense pour protéger sa fragilité.
- Personnage séduisant et aimant, qui sait mettre les autres en confiance.
Sur l'axe de l'Amour, la carte est presque entièrement lumineuse. Se laisser parler par son cœur, mettre les autres en confiance : c'est le portrait de quelqu'un chez qui l'on aime venir. La phrase du milieu est la plus fine. Celui qui « sait souffrir » connaît sa fragilité ; mais il « se dépense » pour la protéger, et cette dépense a un prix. Beaucoup d'énergie amoureuse part en vigilance et en réassurance : c'est là que la serre du Fermier est la plus chaude.
Activité
- Personnage entouré de chimères et de promesses de Gascon.
- Personnage qui doit faire appel à sa lucidité pour tirer son épingle du jeu.
- Personnage passionné, qui s'épanouit dans son travail grâce à la force qui l'anime : la passion.
Dans le travail, l'affection a deux visages. Elle attire les beaux parleurs et les projets qui font rêver : des promesses de Gascon, c'est-à-dire des promesses qu'on ne tiendra pas. Le cœur ouvert croit volontiers. Mais la même carte décrit quelqu'un qui s'épanouit par passion. La charnière, c'est la phrase du milieu : la lucidité. Il suffit de regarder qui promet quoi, et ce qui a été réellement tenu.
Âme
- Personnage en recherche de sa propre réalisation.
- Personnage sensible et empathique.
- Personnage en quête de bien-être, qui cherche dans l'affection des autres la paix qu'il peine à se donner.
Trois phrases, trois mouvements : une recherche, une sensibilité, une quête. L'empathie est une porte ouverte sur les autres ; la recherche de sa propre réalisation est une porte ouverte sur soi ; et la quête de bien-être hésite entre les deux, en demandant aux autres la paix qu'on pourrait se donner. Le risque propre à cette lame, c'est que la première porte serve à ne jamais franchir la seconde. On ressent si bien ce que vivent les autres qu'on n'a plus le temps de vivre ce que l'on a à faire.
Le reconnaître à l'œuvre en vous
Le Fermier d'Une affection ne se voit pas dans les grandes passions. Il se voit dans les petites dérives, et le corps les signale avant la tête.
- Une chaleur agréable dans la poitrine au moment précis où vous devriez vous lever pour faire quelque chose.
- Le besoin de raconter une émotion encore une fois, à une personne de plus, comme si elle n'était pas tout à fait vécue tant qu'elle n'a pas été redite.
- Des larmes faciles devant un film, et un regard qui glisse sur le courrier, les comptes, la conversation qui fâche.
- Cette phrase intérieure, si tendre : « Je le ferai quand je me sentirai prêt. »
Aucun de ces signes n'est un défaut : ce sont des indices que la tendresse, ici, sert de refuge plutôt que de lien.
« Cette carte vous invite à » : regarder en face
L'invitation surprend, pour une carte si tendre. On attendrait « aimez davantage ». L'Atanor dit : regardez. C'est toute la logique du jeu, et celle des livres : la vue, jamais le pouvoir. Il ne s'agit pas de chasser le Fermier, ni de vous méfier de vos élans. Il s'agit de voir le moment exact où l'affection cesse de relier pour commencer à retenir.
Le tome I distingue deux sortes de liens. Ceux que tissent la dépendance, la culpabilité et la peur de la perte, qui produisent du miel à foison. Et une autre manière d'aimer, qui ne tient personne en otage.
C'est le chemin vers ce que le tome II appelle le Troisième Miel, au-delà du piège doux du Hab-Miel : non pas une joie de plus, mais une présence qui ne dépend pas du dehors. Une tendresse qui voit clair. Elle n'est pas moins chaude, simplement habitée.
Une pratique : la tendresse et la tâche
La prochaine fois que vous sentez monter le besoin de raconter, de vous confier, de vous blottir, arrêtez-vous trois respirations. Ne réprimez rien. Posez-vous deux questions, sans y répondre par écrit : « Qu'est-ce que je ressens, là, dans le corps ? » puis « Qu'est-ce que je suis en train de ne pas faire ? » Parfois, la réponse à la seconde question est « rien » : alors savourez pleinement. Parfois, un dossier, une lettre ou une phrase à dire apparaît aussitôt. Vous n'avez pas à le faire dans la minute. Il suffit de l'avoir vu.
Une affection dans un tirage
L'Atanor ne prédit rien : c'est un jeu de réflexion tenu avec un sourire, et la carte VII y tend un miroir tiède.
Dans le tirage à 3 axes (Amour, Activité, Âme), sortie en première position, elle parle d'un amour sincère et d'une relation où l'on se sent bien ; demandez-vous seulement si l'on y parle beaucoup du lien et peu de ce qu'il faudrait décider. En deuxième position, elle éclaire une activité portée par la passion, et rappelle de trier les promesses. En troisième position, sur l'Âme, elle pointe une sensibilité précieuse, et une réalisation personnelle qui attend son tour derrière l'écoute des autres.
Dans la Roue de l'Atanor, où l'on lit les lames de la Noire vers la Blanche, sa position compte. Sortie tôt, près de la Noire, elle signale une affection qui sert d'abri contre une difficulté qu'on ne regarde pas encore. Sortie tard, près de la Blanche, elle devient une tendresse lucide : on aime et l'on agit, les deux à la fois.
Avec ses voisins de ronde, elle raconte une petite histoire. Près d'Un danger, l'affection console de la peur et peut retarder le choix. Près d'Un labeur, elle adoucit la charge, ou au contraire devient le prétexte pour ne pas s'y mettre. Si les trois se suivent, la lecture est limpide : la peur, la chaleur, puis l'ouvrage.


