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Le Miel

Ba-Miel, Hab-Miel, Troisième Miel : les trois énergies de nos émotions

Vincent Trapinaud27 septembre 202614 min de lecture

Dans la carte des Fermiers, toute émotion intense sécrète un Miel, et il en existe trois. Le Ba-Miel naît des émotions lourdes vécues sans témoin : la peur, la honte, le ressentiment. Le Hab-Miel naît des émotions légères qui dépendent du dehors, comme la joie ou la reconnaissance. Le Troisième Miel n'est pas une émotion de plus : c'est la présence qui ressent en sachant qu'elle ressent, la non-réaction lucide, et c'est le seul miel que la récolte ne sait pas prendre.

Émotions et énergie : de quoi parle-t-on exactement ?

Après une dispute, on se sent vidé. Après un fou rire, quelque chose s'est rechargé. Le langage courant le dit sans y penser : une personne « nous pompe », une nouvelle nous « regonfle ». Nous parlons de nos émotions comme d'une substance qui circule et se dépense.

La trilogie Les Fermiers prend cette intuition au sérieux, et la pousse jusqu'à une hypothèse. Toute émotion intense, dit-elle, produit quelque chose. Robert Monroe, qui a exploré les états de conscience pendant des décennies, rapporte avoir appris que cette production a un nom et un usage : le Loosh, une énergie émotionnelle consommée par d'autres. Le premier tome reprend ce fil (voir le Loosh de Robert Monroe). Le second tome, Le Troisième Miel, fait un pas de plus : il affirme que ce miel n'est pas un. Il y en a trois, qui n'ont ni la même nature, ni la même valeur, ni le même destin.

Avant d'aller plus loin, il faut poser le cadre, car tout ce qui suit est une carte, pas une croyance.

Le Ba-Miel : l'énergie des émotions lourdes, produite par défaut

Le premier tome donne la définition la plus simple : le Ba-Miel est l'énergie produite par les émotions lourdes. La peur, la honte, la tristesse, la rage, le désespoir. Une énergie dense, qui se concentre facilement et qui persiste longtemps après l'événement qui l'a fait naître.

Le second tome corrige pourtant une image trop spectaculaire. On imagine la souffrance comme un événement : une rupture, une catastrophe. Mais ce qui est rare ne nourrit pas une Ferme. Le Ba-Miel, c'est d'abord la production de base, celle qui tombe chaque jour, à bas bruit.

Un calendrier de production

Suivez une journée ordinaire comme on lirait un calendrier de production. Le réveil sonne, et avant même d'être tout à fait là, une crispation se referme quelque part entre l'estomac et la gorge. Dans les transports, la mâchoire se serre sur une phrase qu'on aurait dû dire hier. Le téléphone vibre, et avant d'avoir lu, une petite décharge. À midi, on mange sans goûter. Le soir, on ne se repose pas : on s'effondre. Et la production ne s'arrête pas avec le sommeil : c'est la tension de fond qui réveille tant de gens à trois heures du matin, le cœur un peu vite, saisis par une inquiétude sans objet.

Aucun de ces instants n'est un drame. Mis bout à bout, ils forment une coulée continue. Le tome II parle d'une « taxe invisible prélevée sur chaque heure », que l'on paie sans avoir le sentiment de la payer. Le premier tome emploie le même mot de calendrier à l'échelle de l'histoire collective, en précisant bien que cette logique n'a besoin d'aucune conspiration : il suffit d'un système qui optimise, sans le savoir, pour ce qui retient le plus.

Pourquoi le corps produit sans cesse

La réponse du tome II est d'abord corporelle. Le corps produit parce qu'il est tenu. Un muscle contracté en permanence maintient le système nerveux en alerte, et un système nerveux en alerte fabrique de la peur, de l'irritation, de la méfiance, comme un moteur qui tourne à vide produit quand même de la chaleur. Cette tenue s'est installée dans l'enfance, protection réussie qui ne s'est jamais défaite. C'est ce que Wilhelm Reich a appelé la cuirasse (voir la cuirasse caractérielle selon Reich). Voilà pourquoi le Ba-Miel n'a pas besoin d'occasion : on peut avoir une vie enviable et sécréter quand même, sous la surface, une angoisse diffuse sans cause apparente.

Il a beaucoup de visages : la peur de fond, la honte, le ressentiment, le cynisme qui se déguise en lucidité, la comparaison permanente, et surtout l'engourdissement. Car ne plus rien sentir n'arrête pas la production. « Le mort-vivant produit autant que le tourmenté », écrit l'auteur ; il le fait simplement en silence, et il appelle ça aller bien.

La remarque blessante en réunion

Le tome II donne un exemple qui servira de fil à tout cet article. Un homme reçoit, en réunion, une remarque blessante. Une chaleur monte dans la nuque, la mâchoire se serre, une phrase cinglante se forme toute seule, ou bien il se tait et rumine pendant trois jours. À aucun moment il n'a choisi quoi que ce soit. La blessure a actionné un levier, le levier a produit une réaction. Chaleur, tension, ressentiment : du Ba-Miel, prélevé sans qu'il s'en aperçoive. Le livre le résume d'une phrase sèche : il croit avoir réagi, il a été récolté.

Le Hab-Miel : pourquoi les émotions légères sont « le piège le plus doux »

Si les émotions lourdes nourrissent la Ferme, la solution semble évidente : produire des émotions légères. Le tome II prend cette objection de front.

Le Hab-Miel est l'énergie des émotions légères. Le premier tome le décrit comme plus subtil, plus volatil, bien moins abondant. Et il lui donne une fonction inattendue : le Hab-Miel n'est pas un luxe accordé par bienveillance, c'est l'engrais. Un sol épuisé ne produit plus rien ; une humanité sans aucune joie cesserait de produire. Il faut donc que le bétail entrevoie régulièrement la carotte, assez pour se lever encore demain.

Que l'on s'entende bien : le livre ne demande à personne de se méfier de ses joies. Les belles heures sont belles. Le problème n'est pas la joie, c'est sa structure. Le Hab-Miel vient toujours du dehors : d'un visage aimé, d'une réussite, d'un compliment, d'un ciel qui se dégage. Retirez la cause, et il s'éteint. Or tout ce qui dépend du dehors peut être donné, repris, dosé.

Le mécanisme le plus fin est celui de la poursuite. On court après une chose : l'attente produit de la tension, donc du Ba-Miel. On l'obtient : bouffée de Hab-Miel, brève et délicieuse. Puis l'éclat retombe, et l'on repart. À chaque tour, les deux jarres se remplissent. Le Ba-Miel et le Hab-Miel ne sont pas des ennemis, dit le livre : ce sont les deux mains de la même traite. Nos écrans ont porté cet art très loin, avec le petit cœur rouge délivré à intervalle imprévisible (nous y revenons dans réseaux sociaux, anxiété et colère).

Le tome II propose un test « sans pitié » pour reconnaître le Hab-Miel : cette joie survit-elle à la disparition de sa cause ? Si elle s'éteint à la seconde où le compliment se tait, c'était une joie conditionnelle.

Le Troisième Miel : ressentir en sachant que l'on ressent

Le Ba-Miel et le Hab-Miel ont une chose en commun, et c'est elle qui les rend récoltables : ils sont produits dans le noir. Celui qui les fabrique ne se voit pas les fabriquer. Le Troisième Miel est défini par l'inverse.

Il n'est pas en haut de l'échelle des émotions, au-dessus de la joie comme la joie serait au-dessus de la peur. Il n'est pas sur l'échelle du tout. Ce n'est pas la peur, c'est la présence à la peur. Ce n'est pas la colère qui emporte, c'est la conscience claire de la colère qui monte, traverse et retombe. Le premier tome l'appelle « énergie de lucidité consciente » et lui donne un autre nom, plus opératoire : la non-réaction lucide.

Revenons à la réunion. La seconde fois, la même remarque entre. La même chaleur monte dans la nuque. Mais quelque chose, en lui, la voit monter : « Tiens, de la colère. Voilà comme elle chauffe, derrière les yeux. Voilà comme elle veut une phrase. » Il n'a pas réprimé la colère. Mais entre la sensation et le levier s'est ouvert un espace « large d'un souffle ». Dans cet espace, pour la première fois, il y a un choix : parler, ou non. Quelle que soit sa décision, ce qu'il produit n'est plus du Ba-Miel volé. C'est, dit le livre, « du miel qui s'est regardé couler ».

Retenez la précision la plus importante : le Troisième Miel ne se fabrique pas avec de belles émotions. Il se fabrique avec n'importe quoi, y compris la peur, la douleur, la pire des journées, pourvu que ce soit pleinement senti et pleinement su. Il s'agit d'éprouver toutes choses « avec quelqu'un à la maison ».

Pourquoi la récolte ne peut-elle rien contre lui ? Parce qu'elle a besoin du noir. L'hypothèse des Fermiers est qu'à l'instant où l'abeille sait qu'elle fait du miel, la nature du miel change. La conscience n'attaque pas la machine : elle la rend visible.

Non-réaction lucide : ni indifférence, ni stoïcisme

Le mot « non-réaction » prête à malentendu : on l'entend comme une froideur. C'est exactement ce que les deux tomes excluent. Le premier le dit en toutes lettres : pas l'indifférence, pas la froideur, pas le détachement stoïcien qui coupe les émotions pour éviter la souffrance. La non-réaction lucide n'est pas une absence d'émotion ; c'est une émotion qui n'est plus convertie automatiquement en carburant.

Le tome II trace la frontière avec précision. Il existe une façon de prendre de la distance qui n'a rien d'un éveil : regarder sa vie comme à travers une vitre, sentir les choses arriver atténuées, filtrées, lointaines. Cela n'est pas le Troisième Miel, c'est une armure, et l'une des plus subtiles. L'être qui s'observe de loin pour ne pas avoir à sentir produit du Ba-Miel comme les autres, « d'une manière plus élégante et plus froide ».

Le Troisième Miel fait l'inverse : il ne met pas de distance, il rapproche. Il n'atténue rien, il intensifie, parce que plus rien n'est filtré. On est entièrement dans la vague, et l'on sait que c'est une vague. Tout ressentir, et n'être emporté par rien.

Quant aux stoïciens, le tome II leur rend justice sur un point : leur distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas décrit très exactement le piège du Hab-Miel, cette joie dont on a confié l'interrupteur au dehors. Mais la réponse des Fermiers ne consiste pas à réduire le ressenti. Elle consiste à l'habiter. Le tome II donne l'exemple d'une femme qui veille son père mourant et reste présente à la main qu'elle tient, à ses propres larmes. Elle n'a pas moins souffert. Mais, écrit l'auteur, sa souffrance « n'a nourri personne d'autre qu'un amour ». L'éveillé n'est pas celui qui ne souffre plus ; c'est celui dont la souffrance ne nourrit plus la Ferme.

« Il se produit maintenant, ou pas du tout »

Une fois la carte comprise, un nouveau piège se présente, le plus fin de tous : faire du Troisième Miel un objectif. Guetter les signes de son éveil, mesurer ses progrès, espérer le jour où la lucidité sera acquise. Le premier tome y voit le même dispositif de rétention, simplement déplacé à l'intérieur. Et cette attente est une réaction, donc récoltable comme les autres.

C'est aussi pourquoi il ne faut pas partir en guerre contre son Ba-Miel. Traquer son anxiété, se forcer à la sérénité, s'en vouloir de souffrir : chacun de ces gestes ajoute une tension à la tension. La Ferme, note le tome II, se moque bien que vous produisiez du Ba-Miel par désespoir ou par acharnement à ne plus en produire ; dans les deux cas, la jarre se remplit. La pensée positive imposée ne l'assèche pas davantage : elle l'enfouit.

Et si la présence vous échappe sans cesse, ce n'est pas un échec personnel. Le livre insiste : ce n'est ni un manque de volonté ni un manque de spiritualité, c'est une mécanique inscrite dans le corps, qui se comprend et se desserre lentement. S'accabler de ne pas réussir à « être dans l'instant », c'est ajouter « du Ba-Miel au Ba-Miel ».

Vous l'avez peut-être déjà connu sans le nommer : devant un paysage, dans un silence partagé, ces instants où vous étiez simplement là. Le tome II propose d'apprendre à y revenir par un chemin connu, plutôt que par hasard.

Comment savoir quel miel vous produisez en ce moment ?

Ce n'est ni un test ni une technique qui garantirait quoi que ce soit : une observation simple, à faire maintenant, en lisant.

  1. Remarquez ce qui est là. Une émotion, même faible : impatience, lassitude, curiosité, inquiétude. Si rien n'apparaît, remarquez le rien. L'engourdissement est aussi une information.
  2. Cherchez-la dans le corps. Où est-elle ? Mâchoire, gorge, ventre, épaules, souffle ? Une émotion vécue dans le noir se reconnaît souvent à ceci : on la pense, mais on ne la sent pas.
  3. Nommez-la sans vous y identifier. Le tome II propose une bascule minuscule : passer de « je suis anxieux » à « il y a de l'anxiété qui passe en moi ». Ce déplacement, de l'identité vers l'expérience, est selon lui « très exactement le seuil du Troisième Miel ».
  4. Posez la question de la source. Si c'est une émotion agréable, appliquez le test du livre : durerait-elle si sa cause disparaissait ? Si c'est une émotion lourde : répond-elle à quelque chose qui se passe maintenant, ou tourne-t-elle à vide ?
  5. Remarquez qui remarque. Pendant quelques secondes, il y a eu l'émotion, et il y a eu ce qui la regardait. Ne cherchez pas à prolonger cet instant. Il suffit qu'il ait eu lieu.

Un repère grossier : l'émotion vous emporte sans témoin, c'est la pente du Ba-Miel ; elle est agréable mais suspendue à une condition, c'est celle du Hab-Miel ; vous la sentez pleinement en sachant que vous la sentez, quelque chose d'autre se produit. Ne vous notez pas. Une observation qui se juge redevient une tension.

Les trois miels dans les lames de l'Atanor

L'Atanor, le jeu de 24 lames né de cet univers, est construit sur cette même distinction. Chaque lame porte le nom d'un état qui sécrète le Miel, et chacune dit deux choses. La première formule, « Il est dit de vous… », montre ce qui est récolté : la pente habituelle, le levier que l'on actionne sans le voir, le miel qui coule dans le noir. La seconde, « Cette carte vous invite à… », montre ce qui transforme : non pas une émotion meilleure, mais une manière de traverser celle-ci.

Tout le passage vers le Troisième Miel tient dans ce mouvement : voir d'abord ce qui est prélevé, puis rester assez présent pour que la nature de ce qui est produit change. La lame ne prédit rien. Elle offre la vue, jamais le pouvoir.

Une lame en particulier se tient au seuil du Troisième Miel : la lame 21, Silence. Elle invite à se poser, à observer, à attendre en silence. Or le tome II décrit la présence vécue comme un silence nouveau, des intervalles entre les pensées où l'on perçoit sans commenter. Le silence n'est pas le Troisième Miel lui-même. Il en est la porte, l'espace large d'un souffle où la réaction automatique peut, pour une fois, ne pas avoir lieu.

Pour aller plus loin, la page Le Miel présente la hiérarchie complète des Fermiers et permet de tirer une lame pour en regarder les deux faces. Et le second tome, Le Troisième Miel, déplie ce que cet article esquisse. La thèse de fond reste la même, et elle est modeste : apprendre à produire de moins en moins des deux premiers miels, et de plus en plus du dernier, une émotion à la fois, maintenant.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre le Ba-Miel et le Hab-Miel ?

Dans la trilogie Les Fermiers, le Ba-Miel est l'énergie des émotions lourdes (peur, honte, ressentiment, angoisse de fond), produite en continu par un corps tenu. Le Hab-Miel est celle des émotions légères (joie, gratitude, lien), plus rare et volatile, qui dépend toujours d'une cause extérieure. Tous deux sont produits sans conscience, ce qui, selon l'hypothèse des Fermiers, les rend récoltables : le bâton et la carotte d'une même traite.

Qu'est-ce que la non-réaction lucide ?

C'est le nom que le tome I des Fermiers donne au Troisième Miel. Il ne s'agit pas de ne plus rien ressentir, mais de ressentir pleinement une émotion en sachant qu'on la ressent. Entre la sensation et la réaction automatique s'ouvre un espace « large d'un souffle », où un choix redevient possible. L'émotion reste entière ; elle n'est simplement plus convertie automatiquement en réaction, ni en carburant.

La non-réaction lucide, est-ce de l'indifférence ou du stoïcisme ?

Non. Les deux tomes l'excluent explicitement : ni indifférence, ni froideur, ni détachement qui coupe les émotions pour ne pas souffrir. Regarder sa vie à travers une vitre est, selon le tome II, une armure de plus. Le Troisième Miel rapproche au lieu d'éloigner : on est entièrement dans la vague, et l'on sait que c'est une vague. On peut pleurer en le produisant.

Pourquoi la joie serait-elle un piège ?

La joie n'est pas un piège en elle-même ; les Fermiers insistent sur ce point. Ce qui pose problème, c'est sa structure lorsqu'elle dépend entièrement du dehors : ce qui peut être donné peut être repris ou dosé. Le tome I appelle le Hab-Miel « l'engrais » du système. Le test proposé par le tome II est simple : cette joie survit-elle à la disparition de sa cause ?

Comment savoir quelle énergie émotionnelle je produis en ce moment ?

Remarquez l'émotion présente, cherchez où elle se loge dans le corps, puis nommez-la sans vous y identifier : « il y a de l'anxiété qui passe en moi » plutôt que « je suis anxieux ». Si elle vous emporte sans témoin, c'est la pente du Ba-Miel ; si elle dépend d'une condition, celle du Hab-Miel. Si vous la sentez en sachant que vous la sentez, c'est autre chose. Sans vous juger.

Sources

Vincent Trapinaud
Vincent Trapinaud

Auteur de la trilogie Les Fermiers et créateur de l'Atanor, le Tarot des Fermiers. Il propose une carte, pas une croyance : chacun est libre de la confronter à sa propre expérience.

Dans le Rucher

ATANOR — le Tarot des Fermiers · Le Rucher
Un jeu de réflexion : il ne contacte personne et ne prédit rien.