Les réseaux sociaux nous rendent anxieux parce que leur modèle économique repose sur l'engagement, et que la peur, la colère et l'indignation sont les émotions qui retiennent le mieux l'attention. Personne n'a décidé de nous angoisser : des flux optimisés en continu ont simplement découvert, par essais et erreurs, que la colère rapporte. Comprendre ce mécanisme, sans y chercher de coupables, est déjà le premier moyen de s'en protéger.
Ce que vous ressentez n'est pas une illusion
Vous connaissez la scène. Vous ouvrez votre téléphone pour vérifier un message, deux minutes, pas plus. Vingt-cinq minutes plus tard, vous refermez l'application avec la mâchoire un peu serrée, le souffle plus court, une vague sensation que le monde va mal et que vous n'y pouvez rien. Vous avez lu un fait divers atroce, une polémique dont vous ignoriez l'existence le matin même, trois réponses indignées à une phrase sortie de son contexte. Rien de tout cela ne vous concernait directement. Tout cela vous a pourtant traversé.
On parle d'anxiété liée à l'actualité, de fatigue informationnelle. Le vocabulaire change, l'expérience reste la même : on sort de l'écran plus tendu qu'on n'y est entré, sans très bien savoir pourquoi on y retourne.
La première chose à dire est simple : vous n'êtes pas faible, et vous n'êtes pas seul. Ce que vous éprouvez n'est pas un défaut de caractère, ni un manque de volonté. C'est l'effet prévisible d'un environnement qui a été façonné, patiemment, pour produire exactement cette réaction. Pour le comprendre, il ne faut pas chercher un méchant. Il faut regarder un chiffre.
Comment fonctionne l'économie de l'attention ?
La plupart des grandes plateformes sociales sont gratuites pour ceux qui les utilisent. Elles se financent par la publicité, et la publicité se vend au temps d'attention : plus vous restez, plus vous voyez d'annonces, plus vous laissez de traces exploitables. L'économiste Herbert Simon avait formulé dès les années 1970 l'intuition qui fonde tout cela : là où l'information abonde, c'est l'attention qui devient rare. Et ce qui est rare se vend.
Dans ce modèle, la mesure reine s'appelle l'engagement : le temps passé, les clics, les partages, les commentaires, les réactions. Le tome I des Fermiers décrit la chose avec une sobriété presque clinique :
Tout est là. Ni plan secret, ni salle obscure où l'on déciderait de rendre l'humanité anxieuse : une entreprise, un indicateur, des équipes chargées de le faire progresser. Cette banalité rend le mécanisme puissant : il n'a besoin de la complicité de personne.
La chercheuse Shoshana Zuboff, dans L'Âge du capitalisme de surveillance, décrit cette économie comme une captation de l'expérience humaine, transformée en données puis en prédictions sur nos comportements futurs.
Pourquoi les algorithmes favorisent-ils la colère ?
C'est ici que le mécanisme devient vraiment intéressant. Les ingénieurs qui optimisent un fil d'actualité ne réfléchissent pas à la nature de l'âme humaine. Ils testent. Ils comparent deux versions du flux, gardent celle qui fait monter le chiffre, recommencent. Des milliers, des millions de fois. Ce procédé ressemble moins à une conception qu'à une sélection aveugle : ce qui augmente l'engagement survit, ce qui le fait baisser disparaît.
Or au bout de cette sélection, quelque chose émerge que personne n'avait dessiné.
Pourquoi la colère et la peur plutôt que la joie ? La psychologie offre une partie de la réponse, et elle est ancienne. Notre système nerveux accorde plus de poids à ce qui menace qu'à ce qui rassure : c'est ce que les chercheurs appellent le biais de négativité. Pour un organisme qui doit survivre, rater un danger coûte plus cher que rater une bonne nouvelle. Une information alarmante déclenche donc une vigilance, un besoin de savoir la suite, une envie de réagir. L'indignation morale, elle, a une force sociale supplémentaire : elle nous pousse à prendre position, à partager, à rallier notre camp.
Un algorithme n'a pas besoin de connaître ces lois pour les exploiter. Il lui suffit de mesurer ce qui fonctionne. Et ce qui fonctionne, sur un fil infini, c'est ce qui accroche le système d'alarme. La joie, au fond, a un défaut commercial rédhibitoire : elle rassasie. Une personne apaisée pose son téléphone. Le tome II le résume en une phrase : l'économie de l'attention « ne se nourrit pas de notre joie — la joie nous ferait lâcher l'écran ».
Dernier raffinement : le flux est personnalisé. Chacun regarde un mur calculé pour lui seul, à partir de ce qui l'a fait réagir la veille. Le tome I parle de « caverne par personne », accordée à la sensibilité de celui qui la regarde.
Ce qui est établi, et ce qui relève de l'hypothèse
Sur un sujet pareil, il est facile de glisser du constat à la panique, ou de la critique au complot. Il faut donc séparer soigneusement les niveaux.
Ce qui est public, d'abord. En 2021, une ancienne employée de Facebook, Frances Haugen, a rendu publics des documents internes de l'entreprise. Ces documents, largement commentés par la presse et discutés devant des parlementaires, montraient que la plateforme savait que ses choix de classement pouvaient favoriser les contenus clivants et indignés, et qu'elle avait, à un moment, donné dans son algorithme un poids nettement plus fort aux réactions émotionnelles, dont la colère, qu'au simple « j'aime ». Le tome I retient ce détail parce qu'il dit tout : une émotion de colère, dans un calcul de classement, pouvait compter plusieurs fois plus qu'un assentiment.
Le détail des effets sur la santé mentale fait encore l'objet de débats scientifiques sérieux, et il faut les laisser ouverts. Mais la logique économique, elle, n'est plus vraiment contestée : l'engagement récompense les réactions fortes, et les plus fiables sont la peur, la colère et l'indignation.
La lecture des Fermiers : une récolte rendue visible
Voici maintenant ce que propose la trilogie, en toute conscience de ce qu'elle avance : une carte, pas une croyance.
Dans l'univers des Fermiers, les émotions humaines produisent une énergie que d'autres consomment. Le Miel se décline en deux grandes qualités. Le Ba-Miel, produit par la peur, la colère, le désespoir, la division : abondant, stable, facile à provoquer. Le Hab-Miel, produit par la joie, la gratitude, l'émerveillement : plus subtil, plus rare, plus volatil. Si vous deviez tenir une exploitation, dit le tome I, vous optimiseriez pour le premier. C'est la hiérarchie de la récolte.
Relisez maintenant ce que fait la machine de l'engagement. Elle place la colère, la peur et l'indignation tout en haut de ses priorités. Elle relègue la joie, qui fait lâcher l'écran. Elle chiffre même l'écart entre les deux. L'hypothèse des Fermiers tient en une phrase : en optimisant son chiffre, la machine a reconstruit précisément la hiérarchie de la récolte, avec le Ba-Miel en tête. Sans le savoir. Sans le vouloir.
Ce rapprochement ne prouve pas l'existence des Fermiers, et le livre ne prétend pas le contraire. Il montre qu'un fragment du système décrit par la carte, sa mécanique la plus basse, est passé dans le domaine du mesurable : il a désormais des tableaux de bord et des lanceurs d'alerte.
Vous trouverez le détail de ces trois qualités d'énergie, dont la troisième compte beaucoup pour la suite, dans notre article sur les trois miels et les émotions.
À qui profite la colère ?
La question du titre appelle une réponse honnête, et cette réponse n'est pas celle qu'on attend. Il serait confortable de désigner des coupables : quelques dirigeants cyniques, une élite initiée qui saurait exactement ce qu'elle fait. Le tome I refuse explicitement cette facilité, et il la refuse pour une raison qui mérite d'être comprise.
Les personnes qui construisent et pilotent ces plateformes sont, pour l'immense majorité, des ingénieurs, des gestionnaires, des spécialistes des métriques. Des gens rationnels, souvent pressés, qui ne croient à rien de ce que décrit la trilogie. Ils ne connaissent pas le système. Dans le vocabulaire des Fermiers, ce sont des coopérateurs inconscients : le premier niveau de coopération, le plus répandu, celui qui n'exige aucune croyance, seulement des décisions.
Au premier niveau, la colère profite donc à un modèle économique : elle se convertit en temps d'écran, donc en revenus. Selon l'hypothèse des Fermiers, elle nourrit aussi une récolte plus vaste, dont les acteurs humains sont les rouages les moins informés.
Mais il y a un troisième point, le plus délicat, et c'est lui qui interdit de faire de ce constat une arme. L'indignation contre les plateformes est, elle aussi, récoltée. La dénonciation enflammée des algorithmes de la colère est un excellent contenu pour l'algorithme de la colère. Elle engage, elle se partage, elle retient. Le flux adore la critique du flux. Celui qui découvre qu'on l'exploite et se met en rage contre les exploitants produit exactement ce que la machine attend. Le tome I le dit sans détour : on ne sort pas de la ferme en haïssant le fermier. On y reste, avec un supplément de rage à récolter.
C'est pourquoi cet article ne vous demande pas de vous indigner. L'indignation est le carburant du problème, pas sa solution.
Le même écran qui vous récolte est le premier endroit où voir la récolte
On pourrait se sentir piégé : si la colère contre le système le nourrit aussi, que reste-t-il ? Il reste ce que le tome I appelle la lucidité calme, et une ironie qui ressemble à une bonne nouvelle.
En industrialisant la captation de l'attention, la machine l'a rendue observable. Il suffit de regarder son propre téléphone avec un peu d'attention pour voir le mécanisme fonctionner en direct : ce titre conçu pour choquer, cette vidéo qui enchaîne sur une autre plus révoltante, ce commentaire qui vous fait monter le sang, et la demi-heure qui s'est évaporée.
Le chapitre se clôt sur une image que l'on retient : la tour est haute, mais elle est en verre. Pour la première fois depuis longtemps, on peut voir au travers. Cette position n'est pas celle du combattant. C'est celle de l'observateur. La trilogie ne vous apprend pas à vaincre quoi que ce soit ; elle vous apprend à voir. La vue, jamais le pouvoir.
Comment se protéger de l'anxiété des réseaux sociaux, concrètement ?
Beaucoup de conseils sur le sujet sont culpabilisants : supprimer ses comptes, se reprocher chaque minute passée à défiler. Ce n'est pas l'approche des Fermiers. Vous n'avez pas à tout quitter, ni à vous juger. La question n'est pas d'être dedans ou dehors. Elle est de savoir si vous y êtes présent ou simplement prélevé. Trois gestes suffisent pour commencer.
1. Voir la récolte au moment où elle a lieu
Le premier geste est un simple changement de regard. Devant un contenu qui vous saisit, posez-vous une seule question : qu'est-ce que ce contenu veut me faire ressentir, et pourquoi me l'a-t-on montré à moi, maintenant ? Pas pour le rejeter, ni pour vous en méfier par principe. Juste pour le voir comme ce qu'il est : un objet sélectionné parce qu'il avait des chances de vous faire réagir.
Ce petit recul change beaucoup de choses. Un titre alarmiste regardé comme un titre alarmiste perd une partie de sa prise. On peut continuer à s'informer, et même à s'informer sérieusement, sans être récolté par l'information. Le tome II le formule ainsi : on choisit où poser son attention, au lieu de la laisser aspirer.
2. Remarquer la contraction dans le corps
Le second geste passe par le corps, parce que c'est là que tout se joue avant que la pensée ne s'en mêle. Une colère qui monte devant l'écran ne commence pas par une idée. Elle commence par une contraction : la mâchoire qui se serre, les épaules qui remontent, le ventre qui se noue, le souffle qui se bloque en haut de la poitrine. Le tome II décrit cette « petite contraction au creux du ventre » comme la matière même du Ba-Miel ordinaire, produite sans y penser, jour après jour.
Apprendre à la repérer, c'est reprendre la main sur l'instant. Il ne s'agit pas de supprimer l'émotion : elle est légitime, et souvent l'actualité justifie qu'on soit touché. Il s'agit de la remarquer, de laisser le souffle redescendre, de sentir les pieds au sol. Un déplacement minuscule aide beaucoup. Le tome II le propose à propos de l'anxiété : cesser de dire « je suis anxieux » pour dire « il y a de l'anxiété qui passe en moi ». Il vaut aussi pour la colère. La colère est toujours là, mais vous n'êtes plus entièrement elle.
Ces contractions répétées finissent, selon la tradition de Wilhelm Reich, par s'inscrire durablement dans la posture. Si vous voulez comprendre comment le corps garde la mémoire de nos tensions, lisez notre article sur la cuirasse caractérielle de Reich.
3. Cesser de miser
Le troisième geste est le plus subtil. Chaque fois que vous répondez à une provocation par une provocation, que vous partagez un contenu uniquement pour exprimer votre fureur, que vous restez une heure de plus dans une querelle que personne ne gagnera, vous remettez une mise sur la table. Vous jouez le jeu du flux, selon ses règles.
Cesser de miser ne veut pas dire se désintéresser du monde, ni se taire devant l'injustice. Cela veut dire refuser le format que la machine préfère : la réaction instantanée, la fureur partagée, le mépris. Concrètement, cela peut prendre des formes très simples. Attendre avant de répondre. Ne pas relayer ce qui ne sert qu'à indigner. Désactiver les notifications qui entretiennent une alerte permanente. Choisir, parfois, de s'informer par des formats plus lents. Remarquer ce qui vous nourrit vraiment dans vos écrans, et le laisser prendre plus de place.
Aucun de ces gestes n'est héroïque. Ils n'ont pas besoin de l'être. Ce que le système ne sait pas traiter, dit le tome I, ce n'est ni la soumission ni la révolte : c'est l'être qui voit le mécanisme et cesse, sans colère, de le nourrir.
Vers une autre qualité d'attention
On pourrait croire que la seule issue est de fabriquer davantage de joie pour compenser la peur : plus de contenus inspirants, plus de pensée positive. La trilogie propose autre chose. Entre le Ba-Miel de la peur et le Hab-Miel de la joie, elle décrit une troisième qualité d'énergie, le Troisième Miel : celle de la lucidité consciente, de l'attention qui voit ce qui se passe au moment où cela se passe. Selon l'hypothèse des Fermiers, c'est justement celle que la récolte ne sait pas prélever.
Appliquée à nos écrans, l'idée est d'une grande simplicité. Vous pouvez lire la même actualité, regarder le même fil, et en sortir soit plus tendu, soit plus lucide. La différence ne tient pas au contenu. Elle tient à la présence avec laquelle vous le traversez. L'attention, dit le tome II, est précisément ce qui ne se récolte pas : la reprendre, c'est déjà se reprendre.
Cette lecture ne vous demande pas d'y croire. Elle propose un test, dès ce soir : ouvrir votre application préférée, sentir ce qu'elle fait dans votre corps, et remarquer le moment où vous avez envie de réagir. Ce moment-là, vu clairement, est déjà un peu de liberté.
Le chapitre des tours, dans le tome I des Fermiers, développe l'ensemble de ce raisonnement, de Steiner aux documents internes des plateformes. Et si vous voulez prolonger l'exploration de manière plus symbolique, la lame 22 de l'Atanor, la Colère, permet de méditer sur ce feu rouge qui monte si vite, et sur ce qu'il devient quand on le regarde au lieu de le servir.
Vincent Trapinaud


