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Les traditions

Éloïs et Morlocks : ce que H. G. Wells avait compris de la ferme humaine

Vincent Trapinaud27 septembre 202615 min de lecture

Dans La Machine à explorer le temps (1895), H. G. Wells imagine l'humanité de l'an 802 701 scindée en deux espèces : les Éloïs, gracieux et insouciants, qui vivent à la surface dans une abondance qu'ils ne produisent pas, et les Morlocks, souterrains, qui entretiennent les machines, les nourrissent, les habillent, et les mangent la nuit. On y lit d'ordinaire une satire de la lutte des classes. Le tome I des Fermiers y lit, en hypothèse assumée, la description d'un élevage : un bétail heureux qui ne sait pas qu'il est cultivé.

La Machine à explorer le temps : le résumé du roman

Le roman paraît en 1895 à Londres, chez Heinemann. Wells a vingt-huit ans. Il a étudié la biologie sous Thomas Henry Huxley, le grand défenseur de Darwin. C'est son premier grand succès, et l'un des textes fondateurs de la science-fiction. Voici ce qu'il raconte, sans rien y ajouter.

Un récit raconté à table

Le héros n'a pas de nom : c'est le Voyageur du temps. Un soir, dans sa maison de Richmond, il explique à ses invités (un médecin, un psychologue, un maire de province, le narrateur) que le temps est une quatrième dimension où l'on pourrait se déplacer. Il leur montre une maquette, qui disparaît sous leurs yeux. Personne n'y croit vraiment.

La semaine suivante, il arrive en retard au dîner, sale, boiteux, affamé, et raconte. Ce détail compte : ce que nous savons des Éloïs et des Morlocks, nous le tenons d'un seul témoin, qui corrige ses hypothèses au fil du récit.

L'an 802 701

La machine s'arrête sous une averse de grêle, dans un jardin. Devant le Voyageur se dresse un Sphinx de pierre blanche posé sur un piédestal de bronze. Le paysage ressemble à un parc sans limites : des fleurs, des arbres fruitiers, de vastes édifices en ruine, aucune maison particulière.

Arrivent de petits êtres d'environ un mètre vingt, vêtus de tuniques, au visage fin et doux. Ce sont les Éloïs. Ils l'entourent sans crainte, touchent ses vêtements, rient, lui offrent des fleurs. Ils parlent une langue musicale, mais se lassent de tout au bout de quelques minutes, comme des enfants. Ils vivent ensemble dans de grandes salles, mangent uniquement des fruits, ne semblent ni travailler, ni lire, ni rien fabriquer.

La machine volée

Le soir même, le Voyageur découvre que sa machine a disparu. Des traces montrent qu'on l'a traînée à l'intérieur du piédestal du Sphinx, dont les panneaux de bronze restent obstinément fermés. Les Éloïs, quand il les interroge, détournent la conversation. Il est prisonnier de l'an 802 701.

Il remarque alors plusieurs choses. Les Éloïs ont peur de l'obscurité : à la nuit tombée, ils ne sortent plus et dorment serrés les uns contre les autres. Le paysage est ponctué de sortes de puits, surmontés de petites tours, d'où monte un bruit sourd de machines et un courant d'air. Et une nuit, il aperçoit des silhouettes blanches, simiesques, qui fuient la lumière.

Weena, les Morlocks et la forêt

Un jour, une petite Éloï se noie dans la rivière sous les yeux de ses semblables, qui ne bougent pas. Le Voyageur la sauve. Elle s'appelle Weena, et elle ne le quitte plus : elle le suit, lui apporte des fleurs, pleure quand il s'éloigne. C'est le seul lien d'affection du roman.

Le Voyageur descend dans un des puits. Il y trouve les Morlocks : des êtres pâles, aux grands yeux rouges faits pour l'obscurité, qui vivent parmi les machines. Sur une table, il voit de la viande. Il comprend peu à peu d'où elle vient.

Avec Weena, il gagne le Palais de porcelaine verte, un ancien musée où tombent en poussière des livres et des machines. Il y trouve des allumettes et un levier de fer. Au retour, dans une forêt, les Morlocks les attaquent en pleine obscurité. Un incendie éclate. Dans la confusion, Weena disparaît.

La fin du monde, puis le retour

Le lendemain, les portes du piédestal sont ouvertes : c'est un piège. Il s'y engouffre, remonte sur sa machine et s'enfuit vers l'avant, jusqu'à une Terre crépusculaire sous un énorme soleil rouge, des millions d'années plus tard. Puis il revient à son époque, juste à temps pour le dîner.

Ses invités ne le croient pas. Pour toute preuve, il a dans sa poche deux fleurs blanches inconnues que Weena lui avait glissées. Le lendemain, il repart avec un appareil photographique. Le narrateur l'attend depuis trois ans quand le livre s'achève. Il ne reste de lui que ces deux fleurs, dont le narrateur dit qu'elles témoignent qu'au cœur de l'homme, même quand l'intelligence et la force ont disparu, la gratitude et une tendresse mutuelle survivent encore.

Qui sont les Éloïs et les Morlocks ?

Ce sont deux espèces humaines issues de la même souche, séparées par des centaines de milliers d'années d'évolution. Le Voyageur ne le comprend pas d'un coup. Il propose, au fil du récit, trois explications successives, et le roman tient en grande partie dans ces corrections.

Première hypothèse : le crépuscule de l'humanité. Le Voyageur croit d'abord à une humanité qui a vaincu la maladie, la faim, le danger, et que plus rien ne sollicite. Il en tire une idée qui traverse le livre : l'intelligence répond au changement et au danger ; là où il n'y a plus de besoin, elle s'éteint.

Deuxième hypothèse : la séparation des classes. La découverte des Morlocks l'oblige à corriger. Il imagine que l'écart entre les possédants et les travailleurs de son temps s'est creusé jusqu'au bout. Les riches se sont réservé la surface, le soleil, les jardins. Les ouvriers ont été relégués dans les usines souterraines, jusqu'à s'y adapter physiquement. Les Éloïs descendraient de l'aristocratie oisive, les Morlocks du prolétariat.

Troisième hypothèse : l'élevage. La viande sur la table des Morlocks renverse tout. L'ancienne hiérarchie s'est inversée. Les descendants des maîtres ne sont plus que du bétail engraissé, que les Morlocks entretiennent, nourrissent et habillent, et dont ils surveillent probablement la reproduction. La peur du noir des Éloïs n'est pas un caprice : c'est le souvenir, devenu instinct, de ce qui arrive les nuits sans lune.

Le Voyageur admet lui-même que son explication est peut-être fausse : quelques jours sur place, sans guide, sans vraie conversation avec les Éloïs, qui refusent d'évoquer les Morlocks. Il faut garder cette incertitude en tête avant toute relecture.

Que signifient les Morlocks ? Les lectures classiques

Depuis plus d'un siècle, deux grandes lectures dominent. Elles sont fondées dans le texte, et il faut les connaître avant d'en proposer une troisième.

Une allégorie sociale de la lutte des classes

C'est la lecture la plus enseignée, et le Voyageur la formule lui-même. Wells, socialiste, écrit dans l'Angleterre industrielle des mines et du métro londonien, où des ouvriers voient à peine le jour. Son futur pousse jusqu'au bout la séparation entre ceux qui travaillent sous terre et ceux qui jouissent à la surface. L'allégorie sociale de Wells est un avertissement : une société qui sépare ainsi les humains finit par produire deux espèces.

Une fable de la dégénérescence

La seconde lecture est biologique. Élève de Huxley, Wells connaît le darwinisme de l'intérieur, et il sait que l'évolution n'est pas un progrès garanti. À son époque, des biologistes comme Ray Lankester discutent l'idée de dégénérescence : une espèce placée dans un milieu trop facile peut perdre des facultés devenues inutiles. Les Éloïs en sont l'illustration. Ils ne sont pas punis : ils sont adaptés, parfaitement, à une vie où l'on n'a plus rien à comprendre. Leur beauté et leur faiblesse sont les deux faces d'une même absence d'effort.

Ces deux lectures sont justes. Mais elles s'attardent peu sur ce que décrit la troisième hypothèse du roman : un élevage, avec des éleveurs.

Un bétail heureux : la relecture du tome I des Fermiers

Le tome I des Fermiers consacre à Wells une partie de son chapitre « De Platon à Wells : la vérité encodée dans la fiction ». Il ne conteste pas la lecture sociale ; il la juge incomplète. Et il part d'une question simple.

Si les Morlocks haïssent les Éloïs, pourquoi les entretiennent-ils si confortablement ? Pourquoi ne pas les exterminer ? Le roman répond : parce qu'ils s'en nourrissent. Le tome I tire la conséquence. Une espèce qui détruirait sa ressource disparaîtrait avec elle. La relation n'est donc pas une guerre, c'est un élevage, et un élevage a une logique propre : garder le troupeau en bonne santé, calme, docile, et surtout ignorant de sa condition.

Relisez les Éloïs avec ces trois lignes en tête. Des fruits en abondance, des vêtements qu'ils ne tissent pas, ni faim, ni travail, ni inquiétude du lendemain. Leur seul effroi est la nuit, et ils ne le pensent jamais : ils l'évitent. Ce ne sont pas des esclaves enchaînés. Ce sont des êtres satisfaits.

C'est là que le roman rejoint la phrase qui ouvre le tome I, et qui en résume toute la carte :

« Ils ne savent pas qu'ils sont cultivés. » Les Éloïs sont l'image la plus nette de cette phrase dans toute la littérature. Wells a construit, en 1895, un peuple entier dont le bonheur est la forme même de la captivité. Le tome I en tire une formule plus dure encore : les Fermiers n'ont pas besoin de chaînes physiques, il leur suffit que le bétail ne puisse plus imaginer qu'il est du bétail.

Les Éloïs ne sont pas bêtes par nature : leurs ancêtres ont bâti la civilisation dont ils occupent les ruines. Leur incapacité à concevoir leur situation est le produit de leur condition, génération après génération. Dans cette lecture, l'ignorance n'est pas un accident du système, elle en est le produit le plus soigné.

Le confort comme clôture

La leçon la plus dérangeante de Wells n'est pas l'horreur des Morlocks. C'est la douceur de la vie des Éloïs. Tout, dans leur monde, est agréable, et c'est précisément ce qui les tient. Aucun mur n'entoure leur parc. Personne ne les empêche de partir. Ils n'en ont simplement aucune raison.

Le tome II, Le Troisième Miel, donne à ce mécanisme son nom dans la carte des Fermiers. Il distingue deux miels ordinaires : le Ba-Miel, produit par la peur, la colère, la douleur, et le Hab-Miel, produit par la joie, le lien, la gratitude, le plaisir. On imagine volontiers que le second est la sortie de la ferme. Le livre soutient le contraire, et c'est tout le sujet de son chapitre sur le Hab-Miel, « le piège le plus doux ».

Les Éloïs sont un peuple de la carotte. Ils ne connaissent le bâton que la nuit, et ils ont appris à ne pas y penser. Leur journée est une suite de petits plaisirs : des fleurs, des jeux, des baignades, des fruits. Rien de tout cela n'est mauvais. Le tome II le répète avec insistance : la joie n'est pas le problème, et il ne s'agit pas de regarder ses bonheurs avec le soupçon d'un comptable. Le problème, dit-il, est la structure de cette joie : elle vient toujours du dehors, elle dépend de conditions, elle s'éteint quand la condition disparaît. Une joie suspendue à ce qu'on vous donne vous attache à celui qui donne.

Le tome I fait le même lien avec Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley (1932), petit-fils du professeur de Wells : plus de Morlocks visibles, seulement le confort, la distraction et le soma. Il y voit une ferme optimisée pour un Hab-Miel industriel, produit en masse, sans pics mais sans interruption.

Ce point n'a rien d'ésotérique. Une clôture qu'on sent, on la conteste. Une clôture qui a la forme du confort, on la défend. Les Éloïs ne défendraient pas les Morlocks, mais ils défendraient sans hésiter leurs jardins.

Ce que Wells ne dit pas, et que les Fermiers ajoutent

Il faut être honnête sur la frontière. Wells ne parle ni d'énergie émotionnelle, ni de couches non physiques, ni d'entités invisibles. Ses Morlocks sont des êtres de chair, qui mangent de la chair. Rien dans le roman ne suggère qu'il ait voulu écrire autre chose qu'une fiction scientifique et sociale. Le tome I le reconnaît : Wells était rationaliste, athée, et n'appartenait à aucun cercle ésotérique connu.

Ce que les Fermiers ajoutent, c'est une hypothèse de lecture, et elle tient en trois déplacements.

  • Déplacer la ressource. Chez Wells, les Morlocks consomment les corps. Dans la carte des Fermiers, inspirée des récits de Robert Monroe sur le Loosh, ce qui serait récolté n'est pas la chair, mais l'énergie émotionnelle que produisent les vivants : le Ba-Miel et le Hab-Miel. On ne mange plus l'Éloï, on récolte ce qu'il ressent.
  • Déplacer les éleveurs. Chez Wells, ils vivent sous terre. Dans l'hypothèse des Fermiers, ils se tiendraient dans une couche de réalité que nos sens ne perçoivent pas, organisée en une hiérarchie que le tome I décrit : les Récolteurs de terrain, les Négociants, les Architectes. La même structure se retrouve, selon le livre, chez les gnostiques, où les Archontes maintiennent l'âme dans l'oubli.
  • Déplacer la nuit. Chez Wells, la récolte a lieu dans l'obscurité, pendant le sommeil des Éloïs. Dans la relecture des Fermiers, l'obscurité est celle de l'inconscience : on ne récolterait bien que ce qui ne se sait pas récolté.

Avec ces trois déplacements, le roman devient, pour le tome I, un encodage : Wells aurait perçu, par intuition, une carte qu'il a transposée dans le futur et dans la matière. Le livre avance plusieurs explications sans trancher. Aucune n'est prouvée, et il ne prétend pas le contraire.

Une chose doit être dite clairement : cette lecture ne désigne personne. Il n'y a pas, dans la carte des Fermiers, de Morlocks humains à démasquer ni de groupe à accuser. Le tome I insiste : la machine de la récolte n'a besoin d'aucune conspiration.

Sortir de la condition d'Éloï : voir, pas combattre

Si les Éloïs sont élevés, la tentation est immédiate : prendre le levier de fer et frapper. C'est ce que fait le Voyageur, et le roman montre, sans le commenter, ce que cela produit : l'incendie ravage la forêt, Weena disparaît, il fuit. Rien n'a changé pour les Éloïs.

Le tome I tire de cette impasse une règle qui vaut pour toute la carte des Fermiers : la colère contre l'éleveur est encore du Ba-Miel, le miel le plus récolté de tous.

Ce qui manque aux Éloïs n'est pas la force, c'est la vue. Ils savent, d'une certaine façon, puisqu'ils ont peur, mais ne veulent pas savoir qu'ils savent. Sortir de la condition d'Éloï commence donc là : regarder ce que la douceur recouvre, sans se jeter dans la terreur ni dans la révolte. Le tome I appelle cela la lucidité calme : voir le mécanisme et cesser, sans colère, de le nourrir.

Concrètement, cette vue ne demande aucun pouvoir. Elle se pratique sur soi, dans des gestes modestes :

  • Remarquer d'où vient votre joie. Non pour la suspecter, mais pour voir si elle dépend entièrement de ce qu'on vous offre : une notification, une récompense, un contenu calibré pour vous plaire. Le tome II ne demande pas de renoncer à la joie, il demande de voir sa structure.
  • Nommer la nuit au lieu de l'éviter. Les Éloïs ne parlent jamais des Morlocks. Ce qu'on refuse de nommer continue d'agir dans l'ombre. Regarder une peur en face, sans la nourrir, lui ôte déjà une part de sa prise.
  • Refuser la réponse du levier. Quand la découverte d'un mécanisme vous met en rage, remarquer que cette rage est exactement ce que le mécanisme produit le mieux.
  • Garder les deux fleurs. Le roman ne se termine pas sur les Morlocks, mais sur la tendresse de Weena. La lucidité n'est pas le désenchantement : elle laisse intacte la gratitude, dès lors qu'elle ne sert plus de clôture.

Dans la carte des Fermiers, cette qualité de présence produit une troisième énergie, ni Ba-Miel ni Hab-Miel, que le tome II appelle le Troisième Miel. Ce n'est pas une arme contre les éleveurs. C'est ce que devient une émotion quand elle est vue au lieu d'être subie.

Pourquoi relire Wells aujourd'hui ?

Parce que la frontière entre Éloïs et Morlocks ne passe plus entre deux espèces. Nos vies mêlent les deux : nous travaillons, et nous consommons aussi un flux ininterrompu de petits plaisirs conçus pour nous retenir. Chacun peut y reconnaître, certains jours, un peu d'Éloï.

Le rapprochement avec l'allégorie de la caverne de Platon éclaire ce point. Les prisonniers de Platon ne souffrent pas de leurs chaînes, les Éloïs non plus. Dans les deux récits, la captivité la plus solide est celle qu'on ne ressent pas. Le tome I y voit une seule carte, redessinée à chaque époque avec ses propres outils.

Wells n'a peut-être rien voulu dire de tout cela. Mais il a peint un peuple heureux, nourri, sans murs, qui ne sait pas qu'il est cultivé. Pour situer cette relecture dans l'ensemble, vous pouvez parcourir l'univers des Fermiers, méditer la lame 19, Un aveuglement, ou lire directement le tome I des Fermiers. Vous n'avez pas à y croire. Il suffit, comme le Voyageur, de regarder ce qui se passe quand la nuit tombe.

Questions fréquentes

Quel est le résumé de La Machine à explorer le temps ?

Dans ce roman de H. G. Wells (1895), un inventeur sans nom, le Voyageur du temps, arrive en l'an 802 701. Il y trouve les Éloïs, petits êtres gracieux et insouciants, et découvre que les Morlocks, qui vivent sous terre, les nourrissent et les mangent la nuit. Il se lie à Weena, la perd dans une forêt en feu, récupère sa machine, voit la fin de la Terre, puis revient raconter son voyage avant de repartir pour toujours.

Qui sont les Éloïs et les Morlocks ?

Ce sont deux espèces issues de l'humanité, séparées par des centaines de milliers d'années. Les Éloïs vivent à la surface, mangent des fruits, ne travaillent pas et craignent l'obscurité. Les Morlocks, pâles et adaptés au noir, vivent sous terre parmi les machines. Ils fournissent aux Éloïs nourriture et vêtements, et remontent la nuit pour s'en nourrir. Le Voyageur compare les Éloïs à du bétail engraissé.

Que symbolisent les Morlocks chez Wells ?

La lecture classique y voit la classe ouvrière de l'Angleterre industrielle, reléguée sous terre, face à une aristocratie oisive devenue les Éloïs : une allégorie sociale de la lutte des classes. Une autre lecture, biologique, y voit une fable de la dégénérescence d'une espèce placée dans un milieu trop facile. Le tome I des Fermiers propose, en hypothèse, d'y lire un élevage où le confort sert de clôture.

Pourquoi les Morlocks ne tuent-ils pas tous les Éloïs ?

Parce que les Éloïs sont leur nourriture. Détruire le troupeau reviendrait à détruire sa ressource. La relation n'est donc pas une guerre mais un élevage : les Morlocks entretiennent les Éloïs, les nourrissent et, suppose le Voyageur, veillent sur leur reproduction. Le tome I des Fermiers en tire l'idée que l'abondance et le confort peuvent être des techniques d'élevage plutôt que des signes de liberté.

Comment sortir de la condition d'Éloï ?

Pas par la violence : dans le roman, le Voyageur frappe les Morlocks, provoque un incendie, perd Weena, et rien ne change pour les Éloïs. La relecture des Fermiers propose la lucidité calme : regarder ce que la douceur recouvre, voir d'où vient sa propre joie, nommer ses peurs au lieu de les éviter, et refuser la colère, qui nourrit encore le système. Il s'agit de voir, pas de combattre.

Sources

Vincent Trapinaud
Vincent Trapinaud

Auteur de la trilogie Les Fermiers et créateur de l'Atanor, le Tarot des Fermiers. Il propose une carte, pas une croyance : chacun est libre de la confronter à sa propre expérience.

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